Au temps jadis, sur la presqu’île de Kaloum, vivait un vieux piroguier du nom de Gbassi. Il était le trait d’union entre les rives, l’âme bienveillante qui transportait les villageois à travers le bras de mer.
Chaque jour, sa pirogue fendait les flots, portant avec elle les rires, les fardeaux et les espoirs des habitants. Plus qu’un simple passeur, Gbassi se dressait comme un pilier de la communauté, un homme dont la force et la générosité étaient aussi profondes que l’océan qui l’entourait.
Les années s’écoulèrent, et un matin, la mer sembla lui refuser son étreinte. Ses jambes, autrefois si puissantes, trahirent Gbassi, le laissant prisonnier de sa propre case.
Les enfants, témoins de sa souffrance, le surnommèrent “koolo”, le caméléon en langue Soussou, car il rampait, se tordant comme l’animal, à chaque fois qu’il tentait de se déplacer. Un surnom cruel, mais qui témoignait de sa nouvelle réalité.
Submergé par le désespoir, Gbassi, affaibli mais l’âme en feu, se traîna jusqu’à sa pirogue, sa fidèle compagne. Il la regarda une dernière fois, se souvenant des milliers de traversées, et, résolu, se jeta dans les eaux tumultueuses de l’Océan Atlantique, cherchant à y trouver la paix.
Mais la mer, qui l’avait vu tant d’années, refusa de le laisser disparaître. Elle le captura, le transforma, et la légende raconte qu’il ne mourut pas. Il fusionna avec elle.
Gbassikolo ressurgit des profondeurs, plus homme ni tout à fait poisson, mais une entité nouvelle, mi-humain, mi-poisson. La mer, dans sa grandeur, l’avait choisi pour devenir son gardien.
Aujourd’hui, on raconte que Gbassikolo vit caché dans les bois séculaires de Kaloum. Il est devenu le génie protecteur de la presqu’île, veillant sur elle avec une jalousie farouche.
Ses murmures parcourent les forêts, et son ombre se fond avec les vagues. On dit que les jours de tempête, c’est sa colère qui déchaîne les eaux pour protéger la ville de ses assaillants. Et lors des nuits calmes, on peut encore entendre le doux clapotis de son esprit qui glisse sur la surface de l’eau, veillant éternellement sur son peuple.
Mady Bangoura

