Dadis Camara gracié: “Ça risque d’aggraver l’inquiétude sécuritaire des victimes” (interview exclusive de Mamadou Kaly Diallo)
L’ancien Président de la République de Guinée, Capitaine Moussa Dadis Camara, condamné à 20 ans de prison lors du procès du massacre du 28 septembre 2009 a été gracié par le Président de la transition, Général Mamadi Doumbouya. Cette décision rendue publique à travers un décret lu à la télévision nationale ce vendredi, 28 mars 2025 suscite une vague de réactions dans l’opinion nationale. Si certains se réjouissent de cette grâce présidentielle estimant que c’est un acte majeur allant dans le sens de la réconciliation nationale, d’autres par contre trouvent que c’est une décision prématurée qui vient d’aggraver l’inquiétude sécuritaire des victimes. En tout cas, c’est l’avis de l’activiste des droits de l’homme, Mamadou Kaly Diallo lors un entretien exclusif accordé à notre rédaction ce samedi, 29 mars 2025.
Red: Dans la soirée du vendredi, on a été tous surpris de la grâce présidentielle accordée à l’ancien président, Moussa Dadis Camara, vous étiez au banc de la partie civile lors du procès du 28 septembre 2009. Comment avez-vous perçu cette grâce accordée à Moussa Dadis Camara après deux ans seulement de sa condamnation?
Mamadou Kaly Diallo: merci de l’opportunité que vous m’offrez. Tout d’abord, disons que c’est une préoccupation majeure dans la mesure où vous savez que Monsieur Moussa Dadis Camara a été reconnu coupable, il a été condamné pour la responsabilité du commandement et des crimes contre l’humanité. Voyez-vous, maintenant, c’est la fin du mois de juillet. Aujourd’hui, ça c’est un premier paramètre. Deuxième paramètre, c’est que nous sommes régis par un régime de juridiction de double degré. Cela suppose quand il y a une décision au niveau d’un tribunal de première instance, quand l’une des parties au procès n’est pas d’accord. C’est tout à fait normal, c’est juridique de saisir la juridiction du second degré. Donc, il y a eu des appels qui avaient été interjetés, toutes les parties d’ailleurs, la défense, les parties civiles, le parquet. Maintenant, une grâce présidentielle, c’est vrai, c’est l’une des compétences d’un président. Mais les conditions, c’est quand il y a une décision définitive mais tel n’est pas le cas, ce dossier a été attendu pour jugement à la cour d’appel. Donc, ce procès présenté hier comme étant un procès juste et équitable, qui s’inscrit dans le cadre de la lutte contre l’impunité en République de Guinée, perd tout son caractère.
Red: vous pensez que cette décision du président de la République est prématurée ?
Mamadou Kaly Diallo: il est prématuré. Je pense qu’il aurait dû attendre l’épuisement de toutes les voies de recours d’abord. Et encore une fois, il faut voir la gravité des faits. Les crimes contre l’humanité, c’est des crimes imprescriptibles. Et puis, n’oubliez pas aussi, c’est la compétence même de la Cour pénale internationale. C’est parce que la Guinée s’est engagée à faire la lumière sur ce que je viens de mentionner. Et ils vous en souviendra, la perpétration de ces crimes au stade du 21 septembre 2009, il y a eu plus de 18 missions de la CPI à la République de Guinée.
Red: selon vous, qu’est-ce que le président aurait dû faire en pareille circonstance?
Mamadou Kaly Diallo: non, moi je pense, vous savez, dans un état de droit, force doit rester à la loi, voyez-vous. Donc peut-être attendre l’épuisement de toutes les voies de recours encore, qu’il y ait une décision définitive. Et même attendre que les victimes, puisque nous avons salué le décret qui disait que désormais, c’est le budget national qui va supporter l’indemnisation des victimes. Ça, on l’a salué. Peut-être qu’il fallait attendre la mise en œuvre effective de cette prise en charge-là et ensuite attendre qu’il y ait une décision définitive avant de prendre un tel décret.
Red: Est-ce que cette libération du capitaine représente un risque pour les victimes aujourd’hui?
Mamadou Kaly Diallo: c’est clair que vous savez, durant tout le procès, on n’a jamais cessé d’attirer l’attention par rapport à la sécurité des victimes. Et même la sécurité des parties au procès, ce n’est même pas que les victimes seulement. Malheureusement, ça aussi, ça risque d’aggraver l’inquiétude sécuritaire des victimes.
Red: M. Kali, merci beaucoup.
Mamadou Kaly Diallo: à moi de vous remercier.
Entretien réalisé par Facinet Camara